La bataille de Stalingrad

Publié le 27 Septembre 2010

 P1040231                  26 septembre, square de Stalingrad.                                       

 

Un grand jardin arboré, des jeux pour les enfants, des fontaines, les feuilles de l'automne, un dimanche de fête quoi!

Mais voilà il fait froid, il fait vent et...il se met à pleuvoir.

On n'y peut rien, c'est comme ça, c'est un vrai jour d'automne à sortir les pulls et à boire du chocolat chaud.

Vincent et moi on a sorti les pulls et on monte notre grand castelet au fond de la tente blanche à rayures bleues. L'équipe du théâtre a réussi le challenge de créer à l'interieur une boite noire comme il nous est rarement arrivé d'avoir au cours de nos tournées. Le théâtre d'ombre est beau au fond de cette grotte, l'image claque dans l'obscurité.

Nous jouons deux fois "Le Poisson qui pleure". C'est annoncé sur l'affiche. Entrée 2 euros. Il pleut, le sol est humide, les gens passent régulièrement, curieux de voir ce qu'on fabrique là-dedans. Ouf ! Il y a donc des gens qui sont venus quand-même...

Je suis nerveuse. C'est idiot. ça ne sert à rien. Ou alors j'ai juste froid. Ou les deux.

Les gens commencent à arriver. "Mettez-vous à l'abri", ils s'assoient devant le théâtre allumé. On entend à intervalle régulier des bruits sourds sur le toit de la tente. ce sont les marrons qui tombent de l'arbre au dessus de nous. Plus tard le bruit redouble. Ce sont des ados qui s'amusent, de loin à lancer des marrons.

Je suis nerveuse, je l'ai déjà dit. Nerveuse parce que dans les premiers rangs, il y a des enfants, 5 ans, 7 ans, quelques mamans avec des touts petits sur leurs genoux. "Le poisson qui pleure" c'est long, trop long pour de si petits bouts. Je pense à ce que me disait Catherine Dan (Directrice Adjointe du Théâtre de la Commune), beaucoup de femmes ne sortent pas si elles ne sont pas accompagnées de leurs enfants. 

L'heure de la représentation arrive, le public grossit : 40, 44, 47 personnes, des gens debout, on va chercher des chaises, les petits devant s'impatientent "C'est quand le pestacle?", "Tu vas nous raconter quoi dans ta télé?" je réponds "Ce n'est pas une télé, c'est un petit théâtre, on appelle ça un castelet". Moi et ma pédagogie on essuie des moues dubitatives. La pluie redouble, assourdissante. Derniers conseils échangés à mi-mots avec Vincent "il faudra parler fort...quoiqu'il se passe de toute façon, ça va aller...l'essentiel c'est de raconter l'histoire...". Des mots pour se rassurer. 

ça commence.

Je suis nerveuse.

Et j'ai la bouche sèche. Un comble avec toute cette flotte dehors.

Derrière moi, Vincent joue le roi dans sa première scène. ça fait rire. Je souffle. C'est bête hein, la peur...

Des petits se lèvent pour voir ce qu'il y a derrière la télé. Catherine s'agenouille auprès d'eux.

L'histoire se raconte. J'ai maintenant très chaud. Je pense à Margareta, notre directrice d'école de la Marionnette de Charleville Mézières qui nous disait de son accent roumain, lorsque nous étions trop tendus sur la manipulation "la marionnette est ton amie". Je regarde ma Reine qui semble prise d'un torticoli redoutable entre mes mains, bon sang, qu'est-ce qui coince? J'ai vérifié pourtant ! La marionnette est mon amie. c'est pas elle qui coince, c'est moi.

Vincent et moi, chacun concentrés sur la silhouette au bout des baguettes. C'est tellement rassurant quand tout s'enchaine sans heurt. C'est une chorégraphie silencieuse. Je pose la reine, il prend la fleur, je tourne la manivelle si petite de la boite à musique. Tout est petit, tout est fragile, et nous sommes si grands, nous, derrière le castelet. Un problème? Un oubli? regards rapides entre nous, rectifier, se sauver, sauver l'autre, ne pas couper le fil, c'est beau cette acrobatie, garder son calme, ne rien heurter, passer la difficulté ensemble. Continuer.

La pluie est infernale. Nous ne parlons pas, nous hurlons. Enfin, j'ai cette impression. Un concert de rock.

Dernière scène, le triple saut périlleux sans filet : nous sommes deux pour manipuler 3 silhouettes à trois tiges chacune. Nous nous sommes tellement souvent dit en répétition qu'il nous fallait un troisième bras pour réussir ça...c'est une forêt de baguettes, les doigts tricotent, nos bras se croisent, les baguettes passent de main en main, il y a toujours une part de hasard, de chance, ça fait des frissons comme en haut du grand plongeoir de la piscine avant de sauter. Je pense que cette scène là, c'est comme conduire une voiture : je sais le faire mais je ne sais pas expliquer comment je fais. ça se fait, c'est tout.

Nous posons les trois silhouettes, nous passons devant le théâtre, "la conclusion de cette histoire, sourions-en je vous en prie..." et les derniers mots du texte. Les derniers mots. Ceux qui sont sensés cueillir le spectateur, le surprendre et le faire sourire.

Je suis nerveuse...

Et soulagée...

Ils rient et applaudissent.

Bataille !

                                       P1040234

Rédigé par alombredicietla.over-blog.com

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Commenter cet article

Hubert chaperon 02/10/2010 19:23


Agréable d'avoir de vos nouvelles de cette façon là. J'ai beaucoup fait cet exercice de chroniques journalières. De cette façon on tient hors du gouffre tant de détails dont le temps est vorace.
C'est une forme de résistance précieuse. Comment se satisfaire que l'oublie rudoie ainsi les heures et les jours. L'écriture est un intensificateur puissant! Bravo et à bientôt!


alombredicietla.over-blog.com 09/10/2010 11:50



Oui, mon cher grand camarade, j'ai telle hâte d'entendre enfin ce que vous avez vous-même commis en tournée, soigneusement noté sur vos petits cahiers...je t'embrasse bien fort. Sonia