Médiathèque Henri Michaux

Publié le 3 Octobre 2010

Une médiathèque, ça me rassure. 

L'odeur des livres, les rayonnages classés par ordre alphabétiques, les thématiques, les sièges disséminés pour accueillir le lecteur plongé dans un ouvrage, les tables de travail, les lumières confortables, les chuchotements, le silence.

J'adore ces lieux qui m'ont toujours fait l'effet d'une patisserie pour un gourmand.

Nous jouons là ce jeudi 30, et ça tombe bien, je suis bizarrement fatiguée. Pas en forme, quoi.

Le lieu est beau. Au détour d'un rayonnage, deux pans de tissus forment l'entrée du théâtre qui s'est niché entre de longs murs de livres, rayon géographie, je crois.

C'est un gros montage, il y a beaucoup de vitres qui donnent sur un petit jardin. Un petit écrin tout en longueur, coussins pour les enfants, chaises pour les adultes. Il fait douce chaleur. Il y a beaucoup de public  et l'équipe est accueillante.

On est bien. ça va être bien.

Nos deux représentations sont honorables. ça veut dire ni géniales ni catastrophiques. il y a quelques couettes techniques, quelques problèmes de textes, mais ça joue. Et le public est avec l'histoire. Il réagit volontiers, et quand nous passons devant le théâtre ce sont des sourires.

Vincent et moi nous sommes un peu tristes malgré les compliments. On se refait le parcours des erreurs, on s'en veut, bien sûr. Mais ça, c'est notre cuisine interne. Pour le moment nous profitons de cet agréable moment avec les gens.

C'est à ce moment qu'IL est arrivé. 

Lui. LE Spectateur-Critique. Celui qu'on aime et qu'on redoute. 

(lui) "C'est bien ! Bravo !"

(Bon. Là évidement on ne le voit pas encore venir.)

(lui) "Mais si je peux me permettre..."

Je m'entends dire avec une énergie démesurée, visage excessivement ouvert et avide de savoir :

(moi) "Mais oui, bien sûr, allez-y ! "

(lui) "La première scène entre la reine et le roi, c'est trop long. Trop bavard."

(Ne rien changer au visage ouvert et avide). 

(lui) "Une première scène doit servir à l'exposition des personnages et des situations..."

(...un prof...?)

(lui encore) "Et là ça n'avance pas. On n'écoute pas, il nous tarde que ça finisse."

(Ouch...trouver une répartie qui montre qu'on a entendu, reconnaitre ses torts - parce que oui, c'est vrai que cette première scène est longue, je le sais - et conclure par une phrase positive et tournée vers un avenir radieux.)

(moi) "Oui, je comprends, nous n'étions pas forcément bien inspirés ce soir (reconnaitre ses torts) Malgré tout il faut le temps de poser les personnages, ça donne les clefs de toute l'histoire qui va suivre. Je crois que votre impression serait différente si le décor et les personnages évoluaient au cours de cette scène, il manque peut-être des décors intermédiaires".

(lui) "Je ne sais pas...c'est vraiment trop long en tout cas."

(Ok. J'ai compris.)

(lui) "Et puis..."

(Eh voilà. A ce moment précis je n'ai qu'un désir, partir, disparaitre, m'évaporer. Ne croyez pas que je ne n'accepte pas la critique. Ce n'est vraiment pas ça. C'est quelque chose d'important pour moi, ce retour du public, leurs sensations, leurs idées... Mais là...la fatigue? le ton de donneur de leçon de l'homme? Je ne me sens ni prête à écouter, ni prête à batailler. Je sais que les représentations n'ont pas été excellentes, j'en suis triste et je m'en veux, et je sens que les 5 minutes qui vont suivre vont être longues et pénibles.)

(lui - ton sévère)"...comment ça se fait que les rires ne viennent pas plus tôt ?"

(moi, lost in translation) "Comment?"

(lui - accablé par ma bêtise) "Eh bien quoi, vous ne jouez pas pour le plafond que je sache ! Comment ça se fait que le public rie si tard ? Il faut que le texte fasse rire beaucoup plus tôt !"

(moi - qui vient d'être prise pour une triple buse, moutarde me montant au nez, obligation toutefois de rester polie, nécessité vitale d'abréger) "Vous trouvez que les gens ne rient pas assez tôt?" (pour abréger, c'est raté...mauvaise réponse.)

(lui) "Oui! C'est fait pour ça non?"

(moi) "Je ne sais pas. Je n'ai pas un timing précis pour déclencher les rires. Ce n'est pas un spectacle de Jean-Marie Bigard (oui...j'ai dit ça...) Les gens sourient, les gens rient aussi quand ils le souhaitent et j'espère qu'il y a assez de poésie pour les faire rêver. C'est plutôt ça, l'idée du spectacle."

A ce moment là, notre conversation focalise l'attention des dames de la bibliothèque et de Véro. La joute sans gloire devient publique. 

(lui - agacé) "Mais vous avez bien vu que les jeunes au premier rang se foutaient de votre gueule ?"

(moi) "Je ne suis pas d'accord avec vous. Je les ai trouvé au contraire vraiment dans l'histoire, jusqu'au bout"(et c'est vrai)

(lui) "Mais vous avez quand même vu le laser rouge qu'ils envoyaient tout le temps sur la poitrine de la reine !"

- Flottement -

Une dame de la bibliothèque : "Mais ça, c'est dans l'histoire ! C'est la graine avalée par la reine, c'est fait exprès..."

(moi, à ce moment là je parle trop fort, je suis mauvaise comme une teigne, une sale gosse vexée, je n'ai aucune retenue, je le confesse, j'ai honte mais c'est comme ça, j'y peux rien...et j'en suis désolée) "Ah oui ! En fait vous n'avez vraiment rien compris à cette histoire...je comprends maintenant que ça a du vous paraitre long et chiant. Tout s'explique !"

(une dame de la bibliothèque, pour détendre l'atmosphère): "Tu aurais dû venir cet après-midi aux deux histoires pour les enfants"

Je ricane. C'est moche mais je ricane.

Et je suis triste comme un jour sans pain, sans paix, sans modération et sans gloire

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Rédigé par alombredicietla.over-blog.com

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