Soirée au Clos

Publié le 10 Octobre 2010

Il faut sonner pour entrer. Derrière nous les portes se ferment. 

C'est un hôpital. Psychiatrique. Fermé. Un grand hall à l'entrée. Des couloirs, larges. Un jardin au coeur du bâtiment.

Ce qui me frappe ici c'est le silence. Nous croisons des patients, des soignants, ici rien ne fait de bruit, même quand on marche.

Il n'y a que nous qui sommes bruyants, avec nos sacs, nos socles sur roulettes, nos aller-retour jusqu'au camion.

Mais petit à petit le silence nous gagne nous aussi.

L'ascenseur est encombré de nos affaires, je prends l'escalier. Deux patients, un jeune et un de mon âge, assis devant les baies vitrées qui donnent sur le jardin. Celui de mon âge à l'autre : "regarde!" (il montre une grosse chevalière à son doigt), "C'était à mon père. Maintenant c'est à moi. Dessus c'est l'ange Gabriel terrassant le dragon. Ça tu vois, ça me protège. Je ne veux pas l'enlever."

Je glisse sur le sol, sans faire de bruit. Le jeune "Bonjour!". C'est à moi qu'il s'adresse. 

-"Bonjour."

-"Vous avez vu, il y a un jardin. C'est pour fumer si on veut. Vous avez une cigarette?"

-"Non, désolée." 

Dans ma poche mon paquet. Je monte les escaliers. Et je me trouve bien bête. Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais pas si j'avais le droit de le faire. Je me contente de glisser sur sol, la tête baissée. Un vieux monsieur m'appelle. "Vous partez déjà?" je dis "Non, je reste." et je lui souris. Je ne sais pas ce que je dois dire. Voilà. Ici je n'ai pas les codes, je ne sais même pas s'il y a vraiment des codes, sinon ceux que j'échafaude dans ma tête...et je la trouve bien coincée, ma tête, face à ces gens qui ont mis, pour un moment, leurs têtes au repos du Clos, le temps d'aller mieux pour affronter le dehors.

Nous montons le décor. François et Manu obstruent la baie vitrée qui donne sur une petite terrasse. Fermée.

Je repense à la cigarette refusée. A mon "Non, je reste".

Oui je reste. J'ai envie de jouer. Ici. Ça je sais que j'ai le droit de le faire. Jouer. Faire jouer les ombres et les couleurs. Raconter des histoires. 

Il est 20H. Nos spectateurs arrivent. En robe de chambre. Silence des chaussons qui glissent sur le sol.

Il y a Ben, dont Vincent a déjà parlé. Casquette à visière. Il se précipite au premier rang. "La meilleurs place!" il dit. Son voisin du même âge, bras tatoués. Une jeune fille si frêle, si mince, de grands yeux. Elle vacille, manque de tomber. Je l'aide à s'asseoir. "J'ai déjà failli m'évanouir tout à l'heure", elle me confie. Elle me montre ses mains, qu'elle tient devant elle pour que je vois les tremblements. Son voisin, un monsieur d'un certain âge, les lui prend doucement et les serre dans les siennes. "Ne t'inquiète pas, ça va aller". Un tout jeune ado, regard un peu perdu, un peu ailleurs. D'autres gens encore s'installent au compte goutte. Ben, qui n'a pas sa langue dans sa poche, "Faudrait pas tarder à commencer avant qu'on s'endorme...c'est les médicaments..."

Comment vous dire...Vincent et moi nous sommes sereins, le calme ambiant nous a gagné. On a juste envie de raconter.

"Imaginez le pays que vous voulez...un pays où il ferait bon aller rêver un peu quand il fait gris..."

Le monsieur âgé qui tient toujours les mains de la jeune fille frêle "j'ai 75 ans ! Je suis allé partout! Allemagne. Angleterre. Afrique du nord. j'ai beaucoup voyagé. J'ai 75 ans, eh oui." Je lui souris et je continue.

Je dis à la jeune fille au grands yeux  "mais voilà qu'un matin, apparut une tige, frêle et chétive, poussée là par on ne sait quel miracle au milieu des cailloux blancs...". Ses mains sont posées sur ses genoux.

Il y a les rires sur le bouton du roi, les rires sur les médecins qui s'agitent autour, le silence pendant la grotte et le rêve de la reine

 Il y a, oui, des têtes qui dodelinent, des yeux qui se ferment. Il y a des yeux qui luttent aussi pour rester ouverts. Ben qui s'extasie au premier rang. 

C'est un conte. Comme quand on était petit.

C'est un monsieur qui vient nous dire, à la fin de l'histoire, tout fier : "je n'ai pas dormi!".

C'est Ben qui dit "faut me promettre que vous continuerez de faire ce que vous faites pour les gens, partout.".

C'est son voisin tout endormi qui me dit "moi j'aime pas trop les histoires inventées...je préfère quand ce sont des histoires vraies".

C'est l'ado aux yeux tout perdu qui lui ne dis rien, juste à la fin chuchoté "Merci Madame, au revoir" et qui me serre la main, timidement.

C'est la silhouette de la jeune fille frêle qui disparait, vacillante, au bout du couloir du Clos Benard. 

C'est une soirée en robe de chambre et chaussons.

Ce sont des anges, terrassant les dragons.

                             .P1040287

Rédigé par alombredicietla.over-blog.com

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