Epicéas

Publié le 29 Septembre 2010

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Mardi 28.

Septembre encore mais pas pour longtemps. Il fait frais. Retour du jour de relâche. C'est drôle ce mot "relâche" après seulement 2 jours de représentations. On en veut encore, pas eu le temps d'être fatigués.

Aujourd'hui c'est Epicéas. Une épicerie associative. Je me souviens du grand hall de l'accueil lors des repérages au printemps. Plusieurs petits bureaux, coins lectures, coins brochures et tract : aide au logement, défendez vos droits, trouver un emploi...et dans la pièce d'à côté : les rayons de l'épicerie.

Ici on écoute, on accueille, on accompagne, on renseigne, on enseigne aussi. Ecrivains public pour répondre, entre autre, au jargon des administrations françaises, cours d'alphabétisation, pôle santé, emploi, apprentissage...et puis ici on peut faire ses courses, comme au supermarché, mais moins cher.

Ici on reste libre de choisir ce dont on a besoin, et dans un lieu d'aide et de soutien, ce dernier rempart de liberté prend un sens très fort.

Lorsque nous arrivons avec Vincent, la salle est vidée. Plus de bureaux, de brochures, de coin lecture. C'est le théâtre qui prend sa place. Ses aises. 

Je trouve merveilleux de transformer aussi rapidement un lieu, quelqu'il soit, en une salle de spectacle : panneaux, noirs, moquette noire, rangée de chaises, ambiance de lumière travaillée, tamisée et nos deux castelets allumés au centre, avec, comme m'a dit un petit spectateur très observateur de la médiathèque Saint-John Perse : "d'un côté un paysage urbain et de l'autre un paysage de la nature" (ok! respect!).

Et en même temps ce jour là, à Epicéas, lorsque les gens poussaient la porte pour trouver de l'aide, résoudre leurs problèmes, et qu'ils découvraient le théâtre à la place, je me sentais un peu gênée. "Il n'y a pas d'écrivain public aujourd'hui?" "Non...il sera là jeudi" (on avait chopé l'info au hasard d'une conversation). Les gens repartaient avec leurs papiers à la main, d'autres attardaient leur regard sur la boite noire et les paysages "urbain et nature". "Si vous voulez à 14H et à 16H30 on raconte des histoires...si vous voulez venir...c'est gratuit...", "Ah, merci." Et les gens repartaient. Une dame a dit "ah oui, je viendrai, vous me réservez une place?"

Elle ne viendra pas à la représentation. 

Ce jour là j'ai pensé que nous, on ne pouvait rien faire pour Pôle Emploi, la CAF, les rendez-vous chez le médecin. Nous, on vient raconter des histoires. ça a un côté dérisoire. Pourtant nous aussi, ce jour là, on est prêt à accueillir, accompagner, renseigner, enseigner...du rêve. Faire rêver. Faire sourire. Est-ce que les gens auront le temps, l'envie de ça ? 

A Epicéas, je l'ai dit, on reste libre de choisir. Qui nous choisira aujourd'hui?

13 femmes. Accompagnées de Marie qui leur enseigne le français. 13 femmes, jolis vêtements colorés, cheveux couverts, attendent sur le banc devant l'association. Elles nous ont choisi. Elles ont envie. De ça. De ce moment dans la salle feutrée, lumières tamisées. Depuis 4 ans elles apprennent le français. Elles se sont faites jolies pour qu'on leur raconte des histoires. Nous leur proposons de rentrer dans la salle, se mettre plus au chaud. Elles ont de beaux sourires, heureuses de se retrouver entre elles pour l'occasion, en dehors des cours. Il y a trois rangées de chaises, le premier rang restera libre, elles préfèrent s'asseoir 2ème et 3ème rangée. Par timidité, comme pour pas déranger. On attend les retardataires, elles font silence mais elles nous regardent et nous sourient. On est tous là, empruntés, nous debout à côté du castelet. Vincent : "euh...vous savez, vous pouvez parler si vous voulez..." sourires, et la musique des langues africaines, arabes, chuchotent.

Raconter l'histoire. Rien d'autre ne compte. Malgré mes mots compliqués du Poisson qui pleure. Raconter la Reine, la Fée, le Roi. Faire que tous les mots qui échappent puissent se comprendre dans les mouvements des silhouettes, dans nos inflexions de voix. Ne pas décevoir ces dames qui nous ont choisis. Jouer pour elles, pour ce moment de 50 minutes.

Nous sommes très calmes avec Vincent, très concentrés sur la technique, et dès que nous passons devant le castelet, il y a les visages, les sourires, les yeux des dames qui disent oui. C'est agréable. C'est doux d'avancer ensemble. Lorsque le Roi annonce son voeux d'avoir pour compagne une femme bien plus jeune que lui, j'entends un "oh!" indigné . lorsque le Roi est transformé en centenaire chenu par la fée, j'entends les rires. Et plus tard une dame, en guise de conclusion et toujours le fameux sourire : "ce sont toutes les femmes qui sont des fées, c'est ça que les hommes doivent pas oublier."

Voilà. 

Moi je ne sais pas ce que c'est vraiment, la conclusion. Une ado du square Stalingrad : "Eh Madame, c'est féministe votre histoire!". Oui...non...je ne sais pas...c'est un conte. Pour rire. Pour s'échapper. Pour rêver. C'est un luxe. ça sert à rien. ça sert à tout.

C'est un moment ensemble.

Et ce soir là, c'est ensemble que nous l'avons racontée. L'histoire.

Rédigé par alombredicietla.over-blog.com

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